Depuis sa victoire à l’élection présidentielle en mai 2017, Emmanuel Macron est apparu comme un jeune homme jouissant d’une chance insolente ou d’un réel talent. Il a suscité au début de son premier mandat une réelle admiration et l’espoir d’un nouveau souffle politique en France et surtout en Europe qu’il avait placée au centre de sa campagne. Avec le temps, son attitude déterminée et ses propos souvent péremptoires ont souvent été interprétés comme de la suffisance et de la présomption et ont fini par agacer.
En France cela lui vaut des critiques fréquentes qui se traduisent par une perte de popularité et une montée inquiétante du parti d’extrême droite. En Europe, bien qu’il bénéficie encore d’une certaine admiration, car il est souvent initiateur de propositions pertinentes dans l’intérêt de l’Union, c’est aussi son arrogance qui lui est reprochée.
Les médias allemands retranscrivent cela et contribuent à entretenir dans l’esprit de leur public que les Français sont un peuple arrogant et prétentieux à l’image de leur président actuel, réactivant ainsi le sentiment anti-français que Bismarck avait fait naître en 1868.
Inévitablement cela met en cause la solidité du projet « Europe ». En effet, nous essayons depuis plus de cinquante ans de le faire exister sur l’hypothèse d’une amitié franco-allemande. Ce qui implique une sincérité réciproque.
Le mot « amitié » a plusieurs définitions et n’a pas de sens propre, alors que son contraire « inimitié » signifie: « Aversion qu’on a pour quelqu’un, et qui ordinairement dure longtemps (inimitié cachée, ouverte, déclarée) ». On pourrait en déduire le sens de « amitié »: « Affection qu’on a pour quelqu’un, et qui ordinairement dure longtemps (amitié cachée, ouverte, déclarée) ». Mais il manque une dimension: si l’inimitié peut être unilatérale, l’amitié est forcément réciproque sinon elle n’existe pas (sauf peut-être sur Facebook!).
Selon moi, l’amitié se caractérise par la propension spontanée ou progressive à être honnête, sincère, désintéressé, généreux, disponible et admiratif à l’égard de quelqu’un.
La pratique d’un sport collectif fait très souvent naître ce sentiment et c’est celui qui devrait nous lier, nous Européens, puisque nous jouons dans la même équipe (?!).
Qu’en est-il de l’amitié franco-allemande?
Il faut vivre dans le pays étranger depuis au moins cinq ans pour le savoir. Pourquoi ce délai? Pour pratiquer couramment la langue et en comprendre les subtilités, afin d’appréhender la mentalité et l’inconscient collectif spécifiques de ce pays.
J’ai commencé par lire les journaux et surtout par regarder tous les programmes des chaînes nationales et privées que la télévision diffuse. Un jour, je crois me souvenir que c’était lors d’un journal télévisé, j’entends l’expression: « La grande nation », en français dans le contexte d’une phrase en allemand. Je n’ai pas compris sur l’instant de quoi il s’agissait et j’ai demandé à mes proches de m’expliquer. Ils m’ont dit que c’est ainsi que les Français nomment leur pays, la France. Tiens donc! Comment est-ce possible que je l’ignore, moi qui suis français?
Depuis, j’ai compris que c’est un « label » fabriqué en Allemagne et exclusivement destiné aux Allemands. Le plus grand exportateur européen n’exporte pas ce genre de chose et pour cause: ce que je pensais d’abord être une marque d’admiration pour la France, est en fait une façon insidieuse de la dévaloriser par l’ironie ou la dérision, voire le dénigrement (intentionnellement en français dans le texte pour en cautionner l’authenticité, mais facile à comprendre par le public car proche de l’allemand: Die große Nation). Cette expression est pour les médias allemands un stéréotype qui définit l’état français, mais qui peut aussi désigner le peuple de France. Elle est employée systématiquement pour souligner un échec de la France dans les domaines politiques, sociaux ou sportifs.
Par Exemple: « Trotz eines angekündigten Erfolges ist La Grande Nation im Krieg gegen den IS in Libyen gescheitert. »
Traduction: « Malgré un succès annoncé, La Grande Nation a échoué dans la guerre contre l’état islamique en Libye. »
Ou encore: « Von der deutschen Mannschaft geschlagen, muss La Grande Nation vorzeitig nach Hause gehen. »
Traduction: « Battue par l’équipe d’Allemagne, La Grande Nation doit rentrer prématurément à la maison. »
Commentaire fait à l’occasion de la coupe du monde de football au Brésil en 2014.
En 2016, pendant la Coupe d’Europe, le ton était très différent: « Frankreich gewinnt und kommt ins Halbfinale, obwohl die deutsche Mannschaft das Spiel dominierte. »
Traduction: « La France gagne et accède aux demi-finales, bien que l’équipe d’Allemagne ait dominé la partie. »
Evidemment, dans ce cas la dérision n’est plus possible alors ils disent ce qu’ils devraient toujours dire, simplement: la France. Ils ne diront jamais que l’Allemagne a été battue parce qu’ils ont au préalable eux-mêmes exclu cette possibilité… mais c’est une autre histoire: l’Allemagne et le sport comme substitut de la guerre.
L’emploi de l’article défini dans l’expression « LA Grande Nation » est déterminant car il confère à ce pays une valeur singulière et prestigieuse, reléguant les autres à n’être que « UNE grande nation ». Pour les Allemands, c’est difficile à entendre car, dans l’inconscient collectif, l’ancien titre de leur hymne national résonne encore: « Deutschland über alles » (l’Allemagne au dessus de tout, au-dessus de tout dans le monde. – dit le texte du couplet), alors ils entendent ce que les médias leur suggèrent: « le pays (ou: le peuple) arrogant et prétentieux (suivi de: a subi une quelconque déconvenue ou: a échoué dans quelque chose) se révèle impuissant » (c’est le schéma habituel de leur rhétorique). Moi, le Français, j’entends qu’ils essaient de dévaloriser et même de décrédibiliser mon pays, j’entends surtout qu’ils sont en réalité hypocrites et déloyaux lorsqu’il leur arrive de parler ensuite d’amitié franco-allemande.
J’écoute aussi beaucoup les médias français et je n’ai pas relevé de pratique équivalente en ce qui concerne l’information qu’ils diffusent à propos de l’Allemagne.
Imaginons qu’ils disent, en allemand dans le texte français: « Das Tausendjähriges Reich (le royaume pour mille ans) – ou bien: Deutschland über alles (l’Allemagne au dessus de tout) – est actuellement incapable de se donner un gouvernement ». Quelle serait alors notre perception de l’Allemagne et des Allemands? Bon, c’est vrai, les termes allemands que j’emploie dans cet exemple sont issus du national socialisme et, par conséquent, pas très élogieux pour l’Allemagne (das Reich serait mieux, mais moins fort).
La méthode allemande, qui consiste à détourner perfidement ce qui ressemble à un compliment, est vraiment très habile.
A la demande de mes étudiants, nous avons abordé ce thème car il peut être source de malentendus à l’occasion d’une conversation avec des Français.
Ils m’ont apporté beaucoup d’éléments à propos de « La Grande Nation », expression qui n’est utilisée que dans les pays germanophones, c’est à dire l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse allemande et dont la documentation disponible est principalement en allemand.
En résumé: l’expression apparaît en 1797 dans une lettre de Napoléon Bonaparte à Talleyrand: « Nous serons pour longtemps la grande nation et l’arbitre de l’Europe ». Elle est reprise par Johann Wolfgang von Goethe, après 1808, dans un texte où il témoignait son admiration pour l’empereur. En 1868, Otto von Bismarck l’aurait lui-même utilisée dans un contexte complètement différent pour renforcer en Prusse un sentiment anti-français. Vers la fin des années 50, alors que Charles de Gaulle préside la France, l’expression réapparaît en Allemagne et dans les pays germanophones et sera employée jusqu’à aujourd’hui dans un sens péjoratif. Bismarck est sans doute le plus grand inspirateur des Allemands modernes.
En 2009, j’ai créé un boulodrome avec l’accord et le soutien matériel de la ville. Deux fois par semaine, se côtoient sur cette place des joueurs et des joueuses de catégories socio-professionnelles diverses. Là, j’entends des gens du peuple émettre et échanger des opinions sur l’actualité allemande ou française, sur leur vie, leur condition. C’est ma deuxième source d’information pour connaître les humeurs, les aspirations, les sentiments.
Je pense que si dans notre pays il serait difficile aujourd’hui d’éveiller un sentiment anti-allemand, en Allemagne c’est déjà amorcé grâce à cette technique subliminale en ce qui concerne la France.
Dans un contexte où les médias allemands entretiennent insidieusement dans l’esprit du public l’idée que nous sommes un peuple arrogant et prétentieux mais qui se ridiculise par son impuissance, l’attitude d’Emmanuel Macron ne peut que renforcer cette légende.
Je termine sur l’espoir que j’ai d’entendre un jour tous les Allemands dire ce que m’a dit un étudiant à l’occasion d’un 8 mai: « Ce jour devrait être fêté dans toute l’Europe, mais surtout en Allemagne car ce fut pour nous aussi une victoire. »
Cet Allemand est un véritable ami.
